L'Égypte au corps : Entre vertige de l'aventure et blessures invisibles

L’Égypte n’est comme nulle part ailleurs. Dès l’atterrissage au Caire, j’ai senti la puissance vibratoire des lieux, doublée d’une chaleur écrasante qui m’a frappée comme un mur à la sortie de l’avion. Cette énergie était presque palpable ; elle me poussait à me redresser, à m'ouvrir. Une nouvelle aventure commençait et tout mon être exultait.

Pour préserver mon regard neuf, je n’avais rien lu sur ce pays millénaire. Je voulais me faire ma propre idée, sans l'influence des perspectives d'autrui. J’avais une confiance absolue : la vie me mènerait au bon endroit, au bon moment. Était-ce du courage ? Non. C’était de la curiosité pure, une passion dévorante et le sentiment profond d’être exactement là où je devais être.

Le paradoxe de l'aventurière

Pourtant, ce tableau exalté cachait une ombre. Mon tout premier défi n’avait rien à voir avec le choc culturel ou la logistique d'un déménagement international. Mon défi était intérieur : faire face à mes insécurités sociales. Ma plus grande peur était de me retrouver dans un milieu de « cliques » fermées, de rester à la lisière, sans sentiment d’appartenance. C'était une vieille blessure, l'écho de mauvaises expériences passées qui me susurraient que je pourrais passer cette année fabuleuse dans une solitude subie.

C’est ainsi que mon séjour a commencé, dans un contraste saisissant. D'un côté, la femme forte et passionnée qui s'installe seule en Orient ; de l'autre, celle qui est terrorisée à l’idée de se sentir exclue. À l’aéroport, ma chatte Chanelle est devenue mon alliée inattendue. Près du carrousel à bagages, elle attirait l’attention et l'admiration des autres enseignants canadiens arrivés par le même vol. Ce petit être de poils ouvrait les portes, facilitait les sourires. On venait me parler. Megan m’a invitée à une sortie en feluca qui aurait lieu le vendredi suivant. C’était un bon départ et un premier poids s'allégeait.

À peine sortie de l'aéroport, je plongeais dans le chaos magnifique du Caire. Voir les insignes en arabe, entendre cette langue aux sonorités excentriques et marcher parmi les Égyptiens vêtus de leurs galabayas traditionnels remplissait mon cœur de joie. Je retrouvais quelque chose de lointain et de connu. Je me sentais vibrer, authentique, portée par le dépaysement.

Entre silence doré et klaxons incessants

J’avais choisi de m’installer à Madinaty, une ville surgie du désert. J'y ai trouvé un calme apaisant : l’odeur de la poussière dorée, la splendeur des bougainvilliers et le silence des parcs impeccables. C’était mon sanctuaire. À l'opposé, la majorité de mes collègues vivaient à Maadi, un quartier éclectique du Caire où les édifices s’entassent dans un labyrinthe bruyant, rythmé par les klaxons et l’appel à la prière. 

J'adorais Maadi. S'y promener donnait le sentiment d'être dans un film. Certains de mes amis du Canada m’appelaient d'ailleurs « Indiana Jane », vu mon côté aventurier. Mais en choisissant la paix de Madinaty, je m'éloignais géographiquement de ma nouvelle communauté. Et c’est là que l’angoisse me serrait.

Ma véritable peur n'était pas l'inconnu du pays, mais l'incertitude de ma place parmi les autres. J'étais terrorisée à l'idée de vivre cette aventure seule. Bien sûr, j’adore la solitude et voyager en solo ne m’avait jamais importunée. Mais partir quelques semaines est une chose ; déménager pour une année complète en est une tout autre. L'enjeu n'était plus de visiter, mais d'appartenir. L’équilibre est la clé.

J’étais propulsée par une urgence de vivre, une soif de découvrir qui me poussait irrésistiblement vers les autres. Je me joignais à chaque sortie, je parlais à tout le monde. Pourtant, le fameux FOMO (Fear Of Missing Out) me guettait : et si les liens se tissaient sans moi ? Mes insécurités me rongeaient, même quand la réalité me montrait le contraire.

« Pincez-moi, je suis en Égypte ! »

Le paradoxe était total. Je pouvais passer d'une crise d'anxiété paralysante dans mon appartement à un état d'extase absolue une fois sur le terrain. Chaque fois que je rejoignais mes collègues pour explorer, mon âme vibrait, je me sentais libre et pleinement heureuse. Ma phrase fétiche était un « Let’s do it ! » lancé avec une énergie contagieuse. Dans ces moments-là, réaliser mes rêves me portait. À 51 ans, dans mon cœur, j’en avais 30. Personne ne me donnait mon âge, et cette vitalité m’aidait à m’intégrer, à être cette version « sans peur » de moi-même.

Mais, quand la solitude de Madinaty pesait et que l'école devenait un cauchemar (un récit que je vous réserve pour une autre fois), l'anxiété revenait. À une heure de route des rencontres spontanées de Maadi, je me sentais parfois déconnectée, luttant pour retrouver ma joie de vivre et croire en moi.

Le miroir des Pyramides

Un point de bascule a été la sortie aux Pyramides, organisée par l’école pour ses nouveaux enseignants. Un rêve d'adolescence. Face à ces monuments majestueux si controversés, je ressentais un appel intérieur, comme une réminiscence d'une vie passée. Mais là encore, la blessure du « je n’en vaux pas la peine » n'était jamais loin.

C'est Matthew, un collègue charismatique de la Colombie-Britannique que j’appréciais particulièrement, qui a dissipé mon angoisse en deux secondes en me demandant simplement s’il pouvait faire la visite avec moi. Quoi ? Il ME choisissait ? Ce geste, si simple en apparence, m'a touchée au plus profond de mon cœur. Je me sentais vue. Enfin reconnue. C’était une attention que j’avais encore tant de mal à m’accorder à moi-même.

L'après-midi même, à notre arrivée dans un restaurant traditionnel, le contraste est revenu avec force. L'air sentait le charbon de bois, les percussions de la darbouka résonnaient et les danseurs de shaabi nous offraient un court spectacle vibrant. Et pourtant, en arrivant sur la grande terrasse, j'ai senti mon dos se tendre et mon estomac se nouer. Je me suis mise à sur-analyser : où les autres allaient-ils s'asseoir ? Qui allait me parler ? Je me sentais seule au milieu du groupe, incapable de me joindre à la moindre conversation, comme si mon cerveau était devenu blanc.

Me sentant un peu idiote de me questionner autant sur le meilleur siège pour être avec « la gang », j’ai lâché prise et j’ai choisi où m’asseoir, espérant que d’autres me suivraient. Et là, Grant et Graham, mi-trentaine, sont arrivés presque en courant pour s’installer devant moi, curieux, enthousiastes, désireux de discuter. Cela m’a déstabilisée : la réalité venait contredire ma croyance que je n’étais peut-être pas assez intéressante pour les autres. J'étais recherchée. J'étais appréciée. Le décalage entre mes pensées et la scène qui se jouait sous mes yeux était frappant.

Ce moment a agi comme un déclic : la réalité est venue démentir mes peurs les plus tenaces. J’ai vu, une fois de plus, que mes peurs ne racontaient pas toute la vérité. J’avais beau savoir que tout partait de ma perception, je restais prisonnière de ce décalage entre ma tête, qui comprenait, et mon cœur, qui continuait de douter. Le problème ne venait pas du monde, mais je n'arrivais pas encore à transformer ce qui se jouait en moi.

Puis il y a eu Sofia, ma partenaire du département de français. Elle m’a soutenue à l’école pendant mes pires crises d’anxiété, sans jugement. Son soutien valait de l’or à mes yeux. Sans elle, je n'aurais pas survécu au premier mois d’école. Par la suite, elle m’invitait sans retenue à des sorties et autres événements. Elle m’a toujours accueillie à bras ouverts, et nos périodes difficiles respectives nous ont grandement rapprochées.

Transformer la racine de la peur

Au final, mon année en Égypte a été l’une des plus riches et des plus heureuses de ma vie. J'avais de l'énergie à revendre, portée par ce « OUI » retentissant qui guidait mes pas. J'ai appris que je pouvais être aimée à l'autre bout du monde et que ma présence était recherchée. Matthew et Sofia sont aujourd'hui encore des alliés précieux ; nous sommes « trauma-bonded », soudés par l'adversité d'une école difficile et l'extase de nos découvertes.

À l'époque, je gérais ces montagnes russes émotionnelles à bout de bras. J'utilisais la respiration ou le changement de perspective en espérant que l'orage passe. Je « survivais » à mes peurs.

Aujourd'hui, j'ai découvert qu'il existe une autre voie. J'aurais aimé avoir alors les outils que je possède maintenant. Des outils qui ne font pas que calmer la tempête, mais qui permettent de transformer la racine même du stress et de ces programmes intérieurs qui me dictaient que je n'étais « pas assez ».

Je ne prétends pas que le doute a disparu pour toujours — le chemin vers soi est celui d'une vie — mais je ne suis plus la victime impuissante de mes émotions. Là où je "survivais" à mes peurs, je sais maintenant comment les transformer pour retrouver ma sérénité beaucoup plus rapidement. Mon expérience aujourd'hui est teintée de bien plus de douceur.

Je ne regrette rien, car cette année en Égypte a été initiatrice. Mais je sais désormais qu'il n'est pas nécessaire de souffrir pour grandir. Chaque déclencheur émotionnel, chaque estomac noué, est une opportunité de croissance si l'on a les bons outils pour changer sa réalité intérieure.

Et vous, avez-vous déjà ressenti ce décalage entre une vie qui semble extraordinaire et une voix intérieure qui vous fait douter ? Comment ramenez-vous la paix dans ce tumulte ?

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